Antoine Brodin, interview de fin de résidence artistique au Cerfav. 3/3

Bonjour Antoine, comme on se retrouve! Il est maintenant l’heure du bilan de ta résidence au Cerfav, après l’installation de “Coïncidence des opposés” au musée des Beaux-Arts. Retour sur ce prenant projet…

Évidemment la question primordiale: es-tu satisfait du résultat?

  Étonnement oui, je suis très satisfait de ce que nous avons réalisé. Il est rare que je dise cela à la sortie d’un projet mais ici le travail ne s’est pas enfermé dans ses propres signifiants. Il y a tellement de pistes et d’ouvertures que ça élargit les perspectives. Ce qui me plaît c’est que ce résultat est le fruit d’un long processus qui n’est que le  début d’une suite qui reste à défricher. Même si dans ma tête l’expo suivante est déjà prête 😉

Que voulais-tu exprimer à travers cette installation? 

  L’idée première était d’illustrer le concept de “Pneuma” qui en grec ancien signifie “souffle” et dans un sens plus religieux “esprit”, “âme”. C’était également la volonté de faire ressentir l’énergie sous-jacente, les forces lentes mais inarrêtables qui poussent les racines à craquer le béton. Puis le projet s’est affiné et “Coïncidence des opposés” à fait son apparition.

“Coïncidence des opposés” est une théorie selon laquelle toutes choses naît de la confrontation, du choc de deux forces opposées voire contradictoires.

Ici la gravité de la pierre volcanique contraint la fragilité du verre et tout deux sont issus du feu. Mais le miroir apporte d’autres lectures possibles, un jeu sur le double, la profondeur… J’avoue que je suis un peu dépassé par tous les possibles qu’offre cette installation. 

As-tu utilisé des références pour « Coïncidences des opposées”? Si oui lesquelles?

  J’ai l’habitude de nourrir mon travail avec énormément de références, de citations, de textes, de liens vers des oeuvres d’art. Ici rien de tout cela. Il y a cette théorie comme point de départ mais tout s’est joué de manière intuitive. C’est ce qui était nouveau pour moi et j’ai la sensation d’avoir vraiment plongé pour être à l’écoute de ce qui m’était proposé.

Comment a évolué ton projet pendant la résidence?

 L’évolution est très intéressante. Dans mon atelier/laboratoire j’ai des versions miniatures du projet, comme des paysages avec des effets de matière, de texture. C’est presque anecdotique. Ensuite il y a les blocs bruts posés sur la bulle de verre. Simple. Le miroir s’invite, puis le miroir noir. Finalement c’est lors de la dernière semaine, quelques jours avant l’installation, que je décide de supprimer les pierres pour ne garder que le souffle de deux bulles entrant en contact. C’est la pièce centrale, pour moi la plus forte. On quitte la simple illustration d’un concept pour entrer dans l’humain. Je renoue aussi avec la volonté première de préparer le geste pour optimiser le résultat dans un plan séquence. C’était des allers-retours permanents entre ajout et épuration.

Quel a été le challenge le plus important lors de la résidence ? 

  Quand vous êtes dans une carrière à ciel ouvert, les blocs de pierres ne paraissent pas très grands, vous vous projetez facilement à échelle humaine. Mais arrivé à l’atelier ces blocs paraissaient fou, immenses. Le défi a été de souffler des bulles suffisamment grosses pour que la proportion pierre/verre soit juste. Nous n’avons pas réussi avec le bloc de 300kg. Le plus dur a été de manager des élèves ayant peu d’expériences, d’être chef d’orchestre sur la brèche en permanence.

As-tu eu une révélation ou un déclic pendant cette expérience?

  Oui, lors de la dernière semaine, comme je le disais plus haut. En supprimant les pierres, en confrontant deux bulles se faisant face, je rentre dans un autre discours, disons plutôt que je le complexifie. Est-ce que l’étape d’après est la suppression du miroir ?…

Qu’as tu appris?

  Faire confiance aux solutions qui vont émerger toute seules, quand l’intuition, le temps et l’épuration polissent le propos.

Quels ont été les échanges -relations avec les équipes et les élèves du Cerfav ?

  Tout le monde a été aux petits oignons avec moi. Non je rigole ! Il a fallu batailler chaque jour pour gagner la confiance de certains tandis que d’autres, très réactifs, ont joué le jeu à fond. J’ai été touché par la manière dont les élèves, les apprentis, se sont investis de plus en plus, jusqu’à une forme d’implication émotionnelle. Dans l’ensemble  les échanges et les relations au sein du CERFAV ont été relativement fluides. Mais surtout ce sont des discussions avec les plus intéressés par le projet qui ont nourri ma recherche en m’offrant certaines solutions.

Comment s’est passée la rencontre et journée de médiation avec les élèves du collège de Colombey-les-Belles ? Est-ce que leurs questions t’ont surpris ?

  Ça a été assez drôle. Une fois qu’ils ont vu qu’on soulevait des rochers pour écraser des bulles de verre, leur imagination a pris le relais. En leur proposant de réaliser en verre à chaud une sculpture d’après un de leurs dessins, sur le thème des fonds marins, et de compiler des mots autour de leur expérience, alors nous avons créé un vrai lien. Le feu est tellement interdit à la maison que de voir qu’on joue avec tisse une forme de complicité.

Démonstration de soufflage au Cerfav

Lors de la dernière interview tu disais ne pas pouvoir te projeter après « Coïncidence des opposés” car ce projet te prenait toute ton énergie, qu’en est-il aujourd’hui?

  Je redescends de ces montagnes russes entre l’adrénaline de la fourmilière qu’est le Cerfav et mes moments de solitude/réflexion dans mon atelier. Je pensais pouvoir repartir sur un autre projet comme je l’imaginais (j’ai des carnets pleins) mais finalement il y a encore tellement à faire avec les pistes ouvertes par la résidence que j’ai hâte de les explorer.

Penses-tu que Coïncidence des opposés va influencer ton univers créatif, ou aimerais-tu que cela reste une expérience unique?

  J’ai quitté le sablage pour entrer dans le souffle. Un virage s’est opéré avec “Coïncidence des opposés” qui va continuer à influencer mon univers.

Penses-tu renouveler l’expérience de la résidence?

  Si l’occasion se représente, oui. J’aime bien cette contrainte du temps qui vous oblige à être focus, à aller à l’essentiel. Stimulant et stressant. Et c’est un temps où vous êtes entièrement dévoué à votre réflexion, sans parasitage du quotidien car si le quotidien nourri il peut aussi nous faire perdre le fil. La résidence condense notre être au monde.

Si c’était à refaire, que changerais-tu ?

 Rien car c’est ce qui a abouti à ce résultat. 

Tout car maintenant je connais les écueils.

Une conclusion peut-être? Afin de mettre le point final? 

  “La vie c’est ce qui vous arrive alors que vous étiez en train de prévoir autre chose”*.

Je n’ai pas vérifié la source de cet aphorisme mais il est au coeur de ce qui s’est joué pour moi dans le travail et la réflexion lors de cette résidence. J’ai été embarqué malgré moi et je me suis laissé porter avec joie. Le résultat est au-delà de mes espérances.

*On a pas pu s’empêcher de vérifier, c’est donc une citation de Jeanne Moreau!

Interview rédigée par Zoé Métivier, assistante de communication